Quand la géographie explicite les représentations sociales de la pandémie et du confinement

Malgré ce retournement de situation, le souvenir du privilège des urbains demeure ancré dans l’imaginaire et continue de cristalliser un certain ressentiment dans l’opinion.
quand la geographie explicite les representations sociales de la pandemie et du confinement

Disponibilité des masques et stratégie de tests massifs en Corée du Sud, nombre de lits de réanimation plus élevé en Allemagne, confinement plus draconien en Chine : chaque raison invoquée pour expliquer les différences de bilans épidémiques entre pays donne corps à des interprétations politiques différentes. L’étendue de la crise serait-elle plus marquée dans les pays adeptes de l’austérité budgétaire ? Le « sans-frontiérisme » et « l’ultra-libéralisme » sont-ils les causes de la crise ? Ces explications foisonnantes procurent à chaque camp les arguments qui l’avantagent. Car c’est une chose entendue depuis longtemps que les voyages à l’ étranger, en l’occurrence par le biais de l’abstraction des chiffres, ne servent souvent qu’à conforter ses propres préjugés. Parmi les autres facteurs susceptibles d’avoir un effet sur l’épidémie, celui de la densité de population apparaît souvent sous-estimé, malgré son rôle dans la distanciation sociale, sans doute parce que son interprétation politique est moins évidente. Car si l’Italie dispose d’une population similaire à celle de la France, celle-ci compte dans le même temps une densité de population presque deux fois supérieure (200 hab/km² contre 118 hab/km²). Un état de fait qui ne saurait être anodin et tendrait, à l’instar d’autres facteurs, à invalider tout parallèle trop exact entre les deux pays. Ainsi la Lozère, département le moins peuplé de France est-il aussi le plus épargné depuis le début de l’épidémie.

Ces analyses en 2D n’omettent pas seulement l’effet de distorsion de la géographie sur la propagation de l’épidémie, mais également son effet sur la structuration de l’opinion. La pandémie de Covid-19 a déjà donné à voir les « premiers de tranchée », caissières, livreurs et autres travailleurs exposés, induisant une grille de lecture sociale de la pandémie et rappelant les « Gilets jaunes » et la « France périphérique » (Christophe Guilluy). Cependant, la focale médiatique mise sur les centres-villes où se situent les hôpitaux, où se déplacent les personnalités publiques, où les journalistes des grandes rédactions concentrent de facto leurs reportages, tend à occulter dans le même temps l’espace rural et périurbain. Cette France des pavillons et des maisons individuelles, qui est parfois aussi celle des résidences secondaires, où se confinent pourtant 63% des Français depuis mi-mars selon un sondage IFOP. Ce chiffre en hausse de 6% par rapport à la normale, s’apparenterait presque à une sorte d’exode rural à l’envers, ou du moins à une accélération du phénomène d’étalement urbain après des siècles de grossissement des villes. Marqueur de cette tendance : après la méfiance à l’égard des urbains quittant les métropoles, l’incompréhension croissante qui se fait jour à l’égard des populations restées en ville, dont « l’indiscipline », « l’incivisme » et le « relâchement » sont régulièrement conspués quand bien même les conditions de leur confinement s’avèrent radicalement différentes de celles de la majorité des Français.

Malgré ce retournement de situation, le souvenir du privilège des urbains demeure ancré dans l’imaginaire et continue de cristalliser un certain ressentiment dans l’opinion. Faisant pratiquement disparaître dans le même temps aux yeux de l’attention générale les problématiques du mal logement, de la surpopulation au sein des foyers et de l’explosion des violences intrafamiliales, phénomènes étroitement corrélés avec le confinement dans de petits logements de ville.

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