Voici venu le temps pour le chef de guerre de reprendre son costume de chef d’État

La parole présidentielle doit maintenant faire évoluer les priorités, non par (vil) esprit capitaliste, mais parce que l’effondrement économique qui s’annonce sans cela aura des conséquences majeures, dont nous espérons que 1929 ne sera pas l’étalon.
voici venu le temps pour le chef de guerre de reprendre son costume de chef d’etat

36,7 millions de Français devant leur écran. 100 000 tweets en une heure. Et les analystes, sociologues, sondeurs de s’empresser, analyser et commenter, comme l’auteur de cet édito, les effets des éclairs jupitériens.

Ledit auteur souhaite insister avant tout, avec gravité, sur le mot crucial de cette soirée : « bronzé ». 9 717 occurrences de ce mots dans ces 100 000 tweets, nous révèle l’excellent chercheur de l’université de Toulouse Niκος Smyrnaios. « Macron il a un bronzage Punta Cana là » (4 694 retweets). Au-delà de la boutade, des considérations morales sur la frivolité, sur l’ironie omniprésente des Français et de leur jeunesse, ce trait d’humour jure considérablement avec le climat de panique dans lequel nos pays sont installés, et le questionne. D’une certaine manière, il cherche à y résister et produit ses anticorps. Ecoutons ce que nous murmure cet humour-là, qui questionne le cauchemar dans lequel nous nous sommes plongés.

Tous les moyens de l’Etat semblent aujourd’hui concentrés sur la communication d’un chiffre, le décompte des morts, que l’on s’emploie d’ailleurs à rendre le plus exhaustif possible afin de maintenir chacun chez soi. Le système de santé a été frappé par l’afflux sans précédent de malades aux urgences. Notre espace médiatique et cognitif a été choqué par la propagande de l’Etat chinois, qui, après avoir sous-réagi, a souhaité montrer son efficience militaire, constructions d’hôpitaux de fortune, drones de surveillance dans les rues, hommes en combinaisons de guerre bactériologique. Nos sociétés gavées des mythologies contemporaines de l’effondrement et de l’apocalypse, de la catastrophe écologique au succès des séries consacrées aux zombies, se sont engouffrées dans ce récit puissant. La France s’en est honnêtement sortie, à son niveau d’une puissance moyenne, sans masques et capacités de production, mais avec un Etat organisé, des collectivités locales mobilisées, une société civile engagée et plusieurs entreprises puissantes et citoyennes. En bons Français, nous l’avons optimisé en rajoutant une petite touche personnelle, ce chiffre justifiant l’efficacité de l’Etat, le nombre record de personnes en chômage partiel.

Ce n’est pas faire injure aux morts et aux malades que de dire qu’il existe des récits alternatifs. Les manipulateurs de symboles que sont Boris Johnson ou Donald Trump, suffisamment habiles pour le déconstruire et anticiper qu’il frappera in fine de façon massive leur électorat populaire (le chômage partiel devenant durable), ont espéré un temps y résister, avant de céder à la nécessaire compassion qu’appelle la souffrance. Certaines cités États, Singapour, Hong Kong, qui vivent du commerce, ont conservé une forme de liberté de mouvement. Et puis il y a le cas allemand, que nous peinons à comprendre, mais qui suggère qu’une autre voie est possible et qu’elle est empruntée par notre principal partenaire et concurrent.

Récit apocalyptique vs sauvegarde économique : le chef de guerre Macron est pris dans cette injonction contradictoire sans pouvoir l’expliciter. Un tweet d’hier soir nous le suggère : « Macron il dit « rassemblement de plus de 100 personnes interdit au moins jusque mi juillet », mais il réouvre les écoles le 11 mai ??? » (1 467 retweets). Tout est dit. Le fardeau des dirigeants est d’être pris en permanence dans des dilemmes, mais il leur revient d’inventer les possibles. Emmanuel Macron s’est distingué dans le passé par sa capacité à exprimer le « en même temps », c’est-à-dire à dégager une voie créative permettant d’avoir l’un et son contraire. Le beurre et l’argent du beurre. Il est temps que le chef de guerre reprenne son costume de chef d’Etat. Nul doute qu’Emmanuel Macron l’a à l’esprit : il faut dessiner une vision cohérente, un futur, et sortir les Français du cauchemar. Comment faire coexister les données sanitaires et une statistique économique mobilisatrice pour relancer l’économie ? Comment sensibiliser l’opinion aux efforts nécessaires, sans toutefois la démoraliser ? La parole présidentielle doit maintenant faire évoluer les priorités, non par (vil) esprit capitaliste, mais parce que l’effondrement économique qui s’annonce sans cela aura des conséquences majeures, dont nous espérons que 1929 ne sera pas l’étalon.

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