“Stop Covid”, le techno-déterminisme en marche

Un projet qui pourrait, au demeurant, ne servir à rien, sauf à révéler le fait qu’en situation de crise, les démocraties occidentales ont un tropisme les inclinants naturellement au techno-déterminisme (topoï éculés de “la faute aux réseaux sociaux” ou de l’ingérence tous azimuts des Russes) ou au techno-solutionnisme, consistant à penser qu’une réponse technique à un phénomène de société permettrait mécaniquement de résoudre ce dernier.
“stop covid”, le techno-determinisme en marche

À chaque crise son réflexe technologique et techno-déterministe ? C’est la question qu’il convient de se poser alors que la discussion autour de l’application “Stop Covid” bat son plein. Auditionnée ce jour par le Sénat, Marie-Laure Denis, présidente de la Cnil, a estimé qu’il “serait dangereux de penser qu’une application de ce type pourrait tout résoudre”. Que la présidente de la Cnil souligne les enjeux soulevés par ce dispositif technologique en matière de vie privée et de traitement massif et automatisé, de données cela n’a rien de très étonnant pour une autorité créée à la suite de l’affaire SAFARI. Pour rappel, un article du Monde, paru en mars 1974 et passé depuis à la postérité, voyait dans SAFARI un projet informatique et statistique équivalant à une forme de “chasse aux Français”. Par-delà le jeu de mots, permis par un acronyme pour le moins cocasse, qui rappelle au demeurant les grandes heures du new public management à la française des années 70, cette affaire avait abouti à une première prise de conscience, dans l’opinion, des enjeux en matière de vie privée et de traitement des données.

Pourtant le “répertoire des individus” que SAFARI cherchait à créer, avec pour rappel des puissances de calcul dérisoires sur les machines Bull ou IBM de l’époque, fait bien pâle figure avec les promesses de “Stop Covid”. Pour cette dernière, et bien qu’elle n’en soit encore qu’à l’état de projet, quelque peu chimérique et optimiste (d’un point de vue technico-technique), il s’agirait de savoir via du “contact tracking” si nous avons croisé une personne malade. Cette application ne serait pas obligatoire, mais uniquement téléchargeable sur la base du volontariat.

Par ailleurs, la technologie Bluetooth serait privilégiée, au détriment du GPS, appréhendé comme plus intrusif. Comme le souligne Gérôme Billois, spécialiste en cybersécurité chez Wavestone, “le Bluetooth, qu’on utilise pour connecter son téléphone à des écouteurs par exemple, émerge comme une solution pour les pays soucieux du respect des libertés individuelles, car c’est une technologie qui ne révèle pas votre localisation”, contrairement à la géolocalisation via les bornes 4G ou via le GPS donc. Cette application a surtout pour insigne mérite de questionner les fantasmes des uns et des autres. Fantasme d’en haut, de décideurs visiblement peu échaudés par l’échec de SAIP, du nom de cette application commandée par le gouvernement après les attentats de 2015 qui devait alerter les Français en cas d’attentat et qui ne fit jamais mieux, et encore c’est un euphémisme, que le “Safety Check” de Facebook. Fantasmes de l’exécutif également qui s’illusionne quant à ses capacités technologiques, et donc celles du pays, alors même que le mouvement historique annoncé ces derniers jours entre Google et Apple pourrait, en quelques semaines, résoudre toutes les complexités techniques et d’usage inhérentes à ce projet. Un projet qui pourrait, au demeurant, ne servir à rien, sauf à révéler le fait qu’en situation de crise, les démocraties occidentales ont un tropisme les inclinants naturellement au techno-déterminisme (topoï éculés de “la faute aux réseaux sociaux” ou de l’ingérence tous azimuts des Russes) ou au techno-solutionnisme, consistant à penser qu’une réponse technique à un phénomène de société permettrait mécaniquement de résoudre ce dernier.

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