La trahison des clercs ?

Par contre, par-delà les personnes et les postures, force est de constater que la séquence dans laquelle nous sommes entrés depuis maintenant plusieurs semaines, et qui ne sera sûrement pas close le 11 mai, a questionné et problématisé, au-delà du rationnel, la place de la science, et avec elle des scientifiques, dans nos sociétés.
luc montagnier

Dans un portrait qui lui a récemment été consacré par le quotidien Libération, Philippe Juvin, directeur des urgences à l’Hôpital européen Georges-Pompidou, ancien député européen et maire (LR) de La Garenne-Colombes, évoquait Julien Benda, l’auteur de La Trahison des clercs. Philippe Juvin, l’une des figures majeures de la crise sanitaire, sorte d’anti-Raoult, encore qu’il convienne d’être prudent avec les dichotomies qui versent trop souvent dans une forme de manichéisme, se réfère notamment à Benda pour mettre en avant l’idée que l’homme de droite serait du côté de la raison, tandis que les émotions seraient l’apanage de l’homme de gauche.

L’opposition droite/gauche n’est pas forcément parfaite, mais elle a néanmoins d’une part l’insigne mérite de remettre Julien Benda, figure intellectuelle majeure de l’entre-deux-guerres, tombée dans une forme d’oubli, duquel il ne sort que très rarement, dans l’arène médiatique. De l’autre, de questionner tout à la fois, avec Juvin, et avec Benda donc, notre rapport à la raison et notre rapport aux émotions. Des antagonismes et des lignes de faille qui n’ont, bien évidemment, pas échappé à Libération qui a portraituré Juvin en anti-Raoult. Juvin, le “Parisien”, bien que natif d’Orléans, contre le “Marseillais” Raoult, qui pourtant a vu le jour dans une tout autre ville portuaire. Juvin, regard magnétique, yeux bleus électriques et cheveux taillés de près, opposé au professeur Raoult, cheveux longs, barbe longue, allure “gauloise”, chemise Vichy rose et montre Swatch, rouge et blanche, au poignet. De là à dire que pour chacun des deux protagonistes l’ethos entre en résonance directe avec le logos, il n’y a qu’un pas, que nous nous garderons bien de franchir. Par contre, par-delà les personnes et les postures, force est de constater que la séquence dans laquelle nous sommes entrés depuis maintenant plusieurs semaines, et qui ne sera sûrement pas close le 11 mai, a questionné et problématisé, au-delà du rationnel, la place de la science, et avec elle des scientifiques, dans nos sociétés.

Pour Benda, les valeurs cléricales sont statiques, elles ne sauraient se plier ni au siècle, ni à l’ère du temps et encore moins aux luttes politiques. Par opposition à toutes finalités pratiques, le clerc se doit donc de repousser “par essence à peu près toutes les proclamations patriotiques, politiques, religieuses et morales” puisque ces dernières, de manière irrémédiable, tendant à “incurver la vérité”. Et paradoxalement, c’est Juvin le politique, le maire et ancien député européen, qui aura finalement évité de pousser trop loin la dimension politique de la crise sanitaire, là où le ponte de l’IHU de Marseille, aux centaines de publications scientifiques et aux classements internationaux tout aussi flatteurs les uns que les autres, se sera quelque peu sali les mains dans la glaise politique. Il n’est qu’à regarder l’empreinte en matière d’opinion et d’intérêt, via les statistiques Wikipédia de ces deux figures, pour se convaincre de l’existence de partitions, de stratégies et de logiques différentes.

Alors la pensée Bendamienne n’est pas exempte de reproches et de soupçons d’inaction ou de kantisme aux mains pures certes, mais néanmoins inexistantes. Néanmoins, et alors que de nombreux clercs ont trahi, et les récentes sorties de Luc Montagnier, prix Nobel certes, mais dont on ne peut que déplorer le naufrage scientifique et la dilution de la rationalité, ne font que nous rappeler que même les plus brillants d’entre-eux peuvent s’éroder. Et avec eux tout un pan de la science et de la rationalité, plus que jamais mise à mal par le faux et une confiance délitée.

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