Faux et usage de faux

Pour des démocraties occidentales en mal d’exotisme et de transcendance, l’attrait contemporain pour les fake news n’est pas sans rappeler celui exercé par le roman gothique dans l’Angleterre néoclassique à la charnière entre le XVIIIe et le XIXe siècle.
faux et usage de faux

Pour des démocraties occidentales en mal d’exotisme et de transcendance, l’attrait contemporain pour les fake news n’est pas sans rappeler celui exercé par le roman gothique dans l’Angleterre néoclassique à la charnière entre le XVIIIe et le XIXe siècle. Loin de nous l’idée de décrire en quelques lignes ce que fut, d’un point de vue littéraire, artistique, sociologique et politique, cette époque littéraire inaugurée par Horace Walpole et son Château d’Otrante. S’il fallait utiliser un terme pour caractériser ce style littéraire, où le surnaturel, le mystérieux, le ténébreux et le nébuleux occupent une place majeure, celui de confusionniste ne serait pas le moins inapproprié.

Du roman gothique au néo-gothique, qui préfigure à maints égards, la littérature fantastique dont l’âge d’or devait intervenir un siècle plus tard, les frontières sont poreuses, les influences plurielles, malignes et souvent malsaines et la rationalité, et en cela le roman gothique est déjà éminemment romantique, s’y trouve quelque peu dissolue. Sans aller trop loin dans les hypothèses philosophiques, psychologiques et sociologiques qui ont pu expliquer le succès de ce genre littéraire si atypique, dans l’Angleterre pré-victorienne, le postulat d’une volonté de rupture, de toute une frange de l’élite, avec le rationalisme des Lumières, le réalisme et la réalité morne et placide du quotidien sont autant de ressorts explicatifs.

Le fait est qu’à un moment donné toute une génération, devrions-nous dire une classe ou un groupe social, se fascine et se plonge dans ces histoires de spectres qui font vaciller la rationalité, et l’homme démiurgique, tout droit sorti du XVIIIe siècle flamboyant, avec elle. Que des spectres, qui échappent à toute appréhension rationnelle et scientifique, puissent ainsi influencer le cours des choses, de manière purement romanesque bien entendu, cela dépasse l’entendement et fait frémir dans les chaumières. Et si le roman gothique est un roman de la frontière vaporeuse, poreuse et frêle, on est en droit de se questionner sur la postérité ou a minima sur les ressemblances que certains faits contemporains ne manquent pas de soulever avec ce genre littéraire. Et parmi ces faits contemporains qui nous questionnent, celui des fake news, passé en l’espace de quelques mois d’énième hype “buzzfidienne” à pont aux ânes pour communicants en mal d’esprit et d’idées nouvelles, ressemble à s’y méprendre à un hommage littéraire des plus cocasses, ou à une réminiscence d’outre-tombe, au roman gothique. Foin de Méphistophélès et autres diablotins, tout droit sortis des imaginaires créatifs et fiévreux de certains “intellectuels” du Moyen-Âge, mais pléthore d’avatars et génies du mal à même de prendre possession de nos âmes et de nos corps.

Le schéma actanciel des fake news, genre littéraire à sa manière, est connu et la dialectique adjuvant/opposant ne lui est guère étrangère. Pourtant, et pour continuer les analogies littéraires, le discours sur les fake news qui se pique de dramatique et de tragédie, et que l’on se rappelle à ce propos de la figure de ces “opposants” étrangers qui, recroquevillés derrière leurs claviers avec leurs gants et leur passe-montagne afin de mettre du sel sur les failles sanguinolentes de démocraties occidentales on the verge to collapse, ressemble bien plus aux fabliaux qu’aux tragédies grecques. Il n’est qu’à voir la manière dont, sur le marché des usual suspects, la valeur du troll russe a pris un coup à cause de la crise sanitaire, contrairement au spéculatif chinois qui, de small caps est devenu en quelques semaines seulement l’égal d’un Lucky Luciano du marché de la désinformation. Tout cela n’est pas bien sérieux, et plus les discours sur le sujet se veulent profonds, notamment moralement, plus ils nous renvoient aux comiques de mots et de situation des fabliaux du Moyen-Âge. Bien que le roman gothique avait un charme et une élégance manifeste, il n’en apparaît pas moins, a posteriori, comme symptomatique du époque étrange et troublée outre-Manche.

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