Incivilités contre ensauvagement : la bataille des mots

On connaît la phrase de Confucius « pour rétablir l’ordre dans l’empire, il faut rétablir l’ordre dans les dénominations. ». Chacun comprend sans peine que les hommes se battent parce qu’ils ne donnent pas le même sens à liberté ou à République. Mais, cette fois, on se dispute pour ou contre le droit d’interdire ou d’interpréter les mots de l’autre.
Philippe Monguillot

Il y a quelques jours, le Président de la République s’engageait face aux incivilités. D’où protestations, plutôt à droite, dictionnaire à l’appui : assimiler à des « impolitesses dérangeantes » des crimes gratuits – tel le massacre d’un conducteur de bus ou le fait de traîner le corps d’une jeune femme avec sa voiture-, cela ressemble à une scandaleuse litote. Que seule assume avec courage Marlène Shiappa : oui, oui, les crimes sont des incivilités.

Sur ce, Gérard Darmanin, soucieux de « l’autorité de l’État », s’inquiète d’un « ensauvagement d’une partie de la société ». Le voilà aussitôt accusé de reprendre le vocabulaire, donc les idées de Marine le Pen. Laquelle a peut-être également employé un jour les concepts sulfureux de partie de société ou d’autorité, l’enquête nous le dira.

Le fait que le terme « ensauvagement » ait été utilisé par Aimé Césaire en 1950 ou figure en 2005 dans le titre d’un livre de Thérèse Delpech, auteur pas spécialement frontiste, ne décourage guère la rage d’interprétation : parler d’ensauvagement c’est désigner des « sauvages » et sous-entendre qu’ils sont… immigrés. Donc exclure et stigmatiser.

Du coup, le ministre se trouve assimilé aux #donnezlesnoms de la fachosphère. Connotations suspectes, intentions louches : la faute contre l’esprit est avérée. Les plus lettrés lui rappellent avec Montaigne que c’est celui qui croit qu’il y a des sauvages qui est un sauvage, les autres répètent depuis les années 80, que de tels mots encouragent l’électorat à mal voter. Dans tous les cas, voilà Darmanin marqué d’infamie.

Bref on se déchire pour savoir si les criminels manquent de civilité ou de civilisation.

Un des paradoxes de cette affaire est que, désormais, les conservateurs dénoncent l’idéologie dominante (l’impensé libéral face au déclin) tandis que le camp du progrès défend en tout idéalisme l’interdit moral (contre les phantasmes populistes).

Dans la critique de droite, en effet, c’est le déni qui fait scandale : les mots qui occultent l’état du monde (tout fout le camp et les autorités essaient d’endormir le peuple pour gagner du temps). En face, c’est l’intention du locuteur (les mots qui révèlent des arrière-pensées pour le moins suspectes, voire ses phobies). Dans ce cas, on attribue, certes, les violences à la misère et aux carences sociales (tel fut longtemps le discours de gauche classique) mais surtout, on insiste sur le péril éthique : ne pas donner prétexte à discriminer, ne rien concéder à la crimepensée. C’est une position typique de la post gauche, politiquement correcte, largement inspirée des États-Unis où un mot offensant vous fusille une carrière. On connaît la phrase de Confucius « pour rétablir l’ordre dans l’empire, il faut rétablir l’ordre dans les dénominations. ». Chacun comprend sans peine que les hommes se battent parce qu’ils ne donnent pas le même sens à liberté ou à République. Mais, cette fois, on se dispute pour ou contre le droit d’interdire ou d’interpréter les mots de l’autre. Quand la guerre du code fait rage, avec ses batailles d’indignation, notamment sur les réseaux sociaux, le vocable fait le coupable. Et ce n’est pas un progrès (litote).

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