La démocratie survivra-t-elle à la mort du débat public ?

L’émotion suscitée par les propos du sociologue Geoffroy de Lagasnerie, comme la sidération produite par le spectacle ahurissant offert par le premier débat de la présidentielle américaine, traduisent en creux le caractère fondamental que revêt encore le « paradigme du débat » dans notre vie publique.
débat trump biden

Le sociologue Geoffroy de Lagasnerie était l’invité mercredi matin de la matinale de France Inter. Au micro de Léa Salamé, l’intellectuel qui s’était signalé en 2014 en appelant à boycotter la 17e édition des Rendez-vous de l’histoire de Blois en raison de la venue de Marcel Gauchet, rhabillé en « intellectuel réactionnaire » pour l’occasion, s’est encore distingué en exposant sa conception très personnelle du débat d’idée : « Il faut savoir qu’il y a des paradigmes irréconciliables qui sont politiques. Moi je suis contre le paradigme du débat, contre le paradigme de la discussion. […] J’assume totalement le fait qu’il faut reproduire un certain nombre de censures en vérité dans l’espace public pour rétablir un espace où les opinions justes prennent le pouvoir ».

Ces propos « inspirants » pour beaucoup de commentateurs, simplement odieux pour d’autres, tenants d’une conception classique de la liberté d’expression et soupçonnant une poussée de fanatisme chez le philosophe, méritent sans doute qu’on y revienne au-delà de la seule polémique et des tombereaux de réactions qu’ils ont suscités ; tant ceux-ci paraissent révélateurs d’un certain air du temps, qui, du débat Trump-Biden jusqu’aux changements des conditions d’utilisations des réseaux sociaux, dessinent les contours d’un bouleversement profond qui touche les fondements mêmes de notre vie politique.

Le débat, pilier d’airain du « meilleur des systèmes politiques possibles »

L’émotion suscitée par les propos de Lagasnerie, comme la sidération produite par le spectacle ahurissant offert par le premier débat de la présidentielle américaine, traduisent en creux le caractère fondamental que revêt encore le « paradigme du débat » dans notre vie publique. Celui-ci est, à bien des égards, le pilier d’airain de la démocratie libérale sous la forme que nous lui connaissons, et dans laquelle nous avons appris à reconnaître le meilleur des systèmes (si ce n’est le pire à l’exception de tous les autres). Le succès de ce paradigme est de réconcilier deux grandes conceptions inspirées respectivement par l’économie d’une part et par le droit et la morale de l’autre, qui, sans s’accorder sur les moyens, se rejoignent sur la nécessité de réguler pacifiquement les conflits et les divergences d’intérêts entre individus.

Dans une vision inspirée de l’économie classique, le débat serait comme la rencontre de deux propositions sur le marché des idées en situation de concurrence pure et parfaite ; une confrontation devant, logiquement, conduire au terme du processus à la hiérarchisation des deux propositions, selon les préférences des acheteurs (les citoyens) – se déterminant ou non sous voile d’ignorance.

Dans une conception habermassienne, faisant la part belle à l’éthique de la discussion et au consensus, le débat permettrait d’aboutir au terme d’une discussion progressive embrassant la diversité des points de vue, à la meilleure norme commune du point de vue de la garantie des intérêts de chacun.

Ces deux conceptions reposent sur une représentation anthropologique optimiste découlant de l’Aufklärung, qui se figure le citoyen comme un être libre de ses choix, capables d’examiner rationnellement et de comprendre exactement les propositions qui lui sont soumises – la défiance très moderne qui entoure la rhétorique, perçue, au mieux comme relevant de la préciosité, au pire comme une technique de manipulation au service d’une conception conflictuelle et spectaculaire du débat, est à cet égard très révélatrice, notamment en comparaison de la place qu’elle occupait dans les débats politiques et judiciaires dans la Rome antique.

Processus délibératif vs. théâtre de la conflictualité

Au regard de cette évolution historique et du consensus fondamental qui sous-tend le « paradigme du débat », la volonté de rupture que défend Lagasnerie apparaît dès lors essentiellement comme un divorce avec cette anthropologie positive qui prévalait jusqu’alors.

Si le citoyen n’est pas un être rationnel, capable de prendre part à la discussion et de faire la part des choses, en faisant des concessions si nécessaires quant à son propre intérêt, mais au contraire un simple spectateur suggestible et manipulable, prisonnier de bulles de filtres et irrémédiablement retenu en enfance par ses bas instincts, le débat ne peut être un moteur du progrès moral. Il convient dès lors de réguler le plus étroitement possible la discussion publique en établissant des règles de conduite, et notamment d’encadrer les réseaux sociaux qui matérialisent l’agora où se déroule le débat public.

Cette tentative « réformiste » de préserver le cœur du débat (le « cercle de la raison ») contre des extrêmes irrationnels (vis-à-vis desquels le caractère universel que renferme la notion de tolérance souffre une exception notable au nom de l’axiome de Karl Popper qui veut que l’on ne tolère pas les intolérants) se défend parfaitement aux noms d’une conception humaniste et progressiste de l’histoire. Elle n’en constitue pas moins une faillite de la représentativité politique, d’autant que les décisions fondamentales apparaissent désormais échapper à la délibération collective. De la non-prise en compte du référendum du Traité constitutionnel européen de 2005 à la politique de modération systématique pratiquée par les réseaux sociaux : ces multiples mises en échec du débat participent d’autant à discréditer la prétention du débat public qu’à garantir les intérêts de chacun. Dans un contexte marqué, par ailleurs, par l’archipélisation des grandes démocraties (comment croire que la France soit la seule affectée par ce processus ?), la conception de la politique n’est plus un art de parvenir au consensus, mais consiste désormais à distinguer ses amis et ses ennemis.

Le débat, désormais discrédité comme processus de prise de décision, ne constitue plus le mode par excellence de régulation de la conflictualité politique entre intérêts divergents. Conservant ses formes anciennes, celui-ci n’est plus qu’un théâtre où deux camps opposés mettent en scène leur lutte à mort et l’impossibilité radicale de leur réconciliation. L’enjeu n’est plus tant de convaincre l’autre, de paraître respecter ses électeur à travers lui (« Will you shut up man? »), de rassembler « deux Français sur trois » (Valéry Giscard d’Estaing), ou de « couper les deux bouts de l’omelette » (Alain Juppé). Le débatteur ne cherchera pas non plus à paraître plus rassembleur ou prétendre refaire l’unité perdue – cette mythologie politique qui imprègne si fortement notre imaginaire collectif, dont le pouvoir évocateur avait été décrit par Raoul Girardet

Des coups de ciseaux dans le vide

C’est à la lumière de ce changement de nature du paradigme du débat, et de l’évolution des conditions de sa tenue, qu’il convient d’entendre les propos de Lagasnerie sur la censure pour leur donner leur juste mesure.

La censure, on l’a vu ci-haut, apparaît comme un moyen de sauver le débat de lui-même, en faisant taire les positions extrêmes qui menacent son existence même, et en restaurant le dialogue entre personnes raisonnables, pour faire triompher les « idées justes » de Geoffroy de Lagasnerie.

Alors que les espaces d’expression décentralisées sur les réseaux sociaux se sont multipliés, le « certain nombre de censures » que le philosophe appelle de ses vœux comme un hygiène du débat public apparaît dans les faits difficilement praticable. La création de safe spaces entre personnes raisonnables (à l’instar de réserves naturelles destinées à préserver certaines espèces menacées de disparitions) ne constitue en rien une prophylaxie contre les discours extrêmes – comme l’impuissance du juge français à faire fermer des sites web hébergés sur des serveurs situés à l’étranger le démontre à chaque fois, comme par un fait exprès.

Cette volonté de contrôler la discussion en choisissant avec soin qui aura le droit à la parole apparaît comme un reliquat des époques précédentes où la « conspiration du silence » pouvait encore se nouer entre une chaîne de télé, une station de radio et cinq quotidiens nationaux. Alors que certaines vidéos sur les réseaux sociaux dépassent en audience certaines émissions de télévision nationales, les excommunications du Boulevard Saint-Germain, la « cancel culture » des universitaires et même les décisions des juges français sans le coup de ciseau des GAFAM apparaissent comme autant d’imprécations absentes d’effets réels sur la circulation réelle des idées (combien d’année Alain Soral aura-t-il librement parlé sur YouTube depuis son expulsion des plateaux de télévision ? Combien d’années s’exprimera-t-il encore sur VK ?). La florescence de nouvelles plateformes (Telegram, Discord, Parler, Gab…) où droite extrême et militants de tout poil se réfugient pour s’éviter la censure apparaissent déjà préparer le coup d’après – lorsque ceux-ci auront été définitivement bannis de Twitter et de Facebook.

Cet appel à contrôler le débat public représente en réalité un refus de la confrontation, par le truchement d’un deus ex machina – que sont en l’occurrence les grandes multinationales américaines de la tech, appelées à faire triompher les « idées juste » de la gauche française… Un mariage de la carpe et du lapin dont il n’est pas évident que celle-ci sorte forcément gagnante.

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