You can’t have your cake and eat it

Abdoullakh A. était sur Twitter, derrière le pseudo @Tchetchene_270. Brahim C. était sur Facebook, sans pseudo quant à lui. Les vidéos de Brahim C. et d’Adbelhakim S. ont circulé sur Facebook, YouTube, ainsi que sur des plateformes messageries comme WhatsApp. Il n’en fallait pas plus pour faire remonter à la surface nombre de serpents de mer ayant trait au monde numérique. Il n’en fallait pas moins pour que les tenants du tour de vis en ligne, peu échaudés visiblement par les coups de boutoir adressés à leur démarche législative par un inflexible Conseil constitutionnel en juin dernier cherchent à gagner la partie sur tapis vert. Il n’en fallait pas moins pour que certains, sur des chaînes de grande écoute, au surlendemain du drame, propose de “profit[er] de cette tragédie pour faire une loi Avia validée constitutionnellement”, quitte “à changer s’il le faut la Constitution”. Or, ces différentes postures sont, au mieux contre-productives, au pire dangereuses pour notre sécurité nationale. De même que sont tout aussi contre-productives et dangereuses les discours tendant à l’immobilisme et à l’inaction.
capture d'écran doom

Réseaux sociaux, jeux vidéo et porno

Que la relance du débat sur la place des réseaux sociaux soit la réponse, quasi atavique et pavlovienne, à la folie terroriste n’a pas cessé de nous surprendre. Une surprise qui n’est certes pas pleine et entière, puisque nous savons que, depuis plusieurs années maintenant, les réseaux sociaux comparaissent régulièrement devant les tribunaux, politique et médiatique, dès lors qu’une faille se fait jour dans nos sociétés. Une faille qu’ils tendraient, supposément, tout à la fois à créer et à révéler. Érigés au rang de creusets matriciels de nos sociétés, les réseaux sociaux font tout et expliquent tout.

Qu’importe que le terrorisme, du Ku Klux Klan en passant par l’IRA, la RAF allemande jusqu’à, de nos jours, sa composante islamiste, aient prééexisté aux réseaux sociaux. Qu’importe qu’en Amérique, il y a moins d’un siècle, un mouvement comme le KKK ait pu compter dans ses rangs jusqu’à 3 millions de personnes, chiffre sans aucune mesure avec le nombre de militants des groupes d’extrême droite radicaux et violents actifs de nos jours. Dès lors que les réseaux sociaux numériques sont mis à l’agenda par le législateur, la diachronicité n’a plus droit de cité et seule prévaut la posture du “sans précédent” et du “jamais vu jusque-là”. Dès lors que des cercles supposément infernaux sont posés comme ressort inflexibles inclinant des individus sains vers toutes les déviances, la “pensée complexe”, s’estompe et la surenchère prévaut.

Pourtant, l’inconstance du législateur, et avec lui de toute une partie des médias, dès lors que nous avons affaire aux innovations technologiques, devrait appeler à la prudence. N’était-ce pas Doom et, dans une moindre mesure, Wolfenstein qui, en avril 1999, étaient pointés du doigt comme potentiels ressorts du passage à l’acte criminel d’Eric harris et de Dylan Klebold à la Columbine High School ? Quant à la première décennie du millénaire, elle n’a pas manqué de concourir à l’institutionnalisation de la violence des jeux vidéo via sa récurrence dans le débat parlementaire, notamment français, comme l’a notamment analysé Olivier Mauco, chercheur spécialisé sur le sujet et leur appréhension dans l’opinion[1]. Comme il le montre, il s’agissait notamment pour certains acteurs parlementaires de légiférer pour combler le hiatus, appréhendé comme incompréhensible, entre les violences du monde réel et celles ayant cours virtuellement. Le chercheur soulignait notamment qu’une explosion de questions au gouvernement à ce sujet se serait manifestée dès l’année 1998. La même année, deux faits divers avaient eu lieu en France, avec le 4 mars l’assassinat d’une épicière par un adolescent et, cinq jours après, le meurtre d’un lycéen par un camarade de classe. Cette violence des mineurs a, alors, été mise à l’agenda par Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’Intérieur. Dans son analyse du discours tenu à cette occasion, Olivier Mauco montre que l’accent est mis sur les médiateurs : les parents, les images et le virtuel. Un virtuel qui questionne et interroge, et qui très vite appelle une régulation. Sans rentrer plus en détail sur le parcours législatif de cette volonté de reprendre pied, de la part de l’État, dans le monde virtuel, on peut considérer qu’elle a été pour le moins vaine et inutile.

capture d'écran doom

La violence dans les jeux vidéo est allée sans cesse crescendo depuis le célèbre jeu produit par id Software, et les dernières réalisations, que l’on pense à Red Dead Redemption 2 notamment, ne manquent pas de dissoudre davantage le supposé hiatus entre le virtuel et le réel, avec une immersion jusque-là sans précédent permise par des moteurs graphiques d’une puissance jusque-là sans égales. Et pourtant, qui mettrait aujourd’hui à l’agenda médiatique et politique la violence des jeux vidéo – alors même que la cover Twitter du terroriste de Conflans renvoyait à Assasin’s Creed Origins ? Qui mobiliserait les jeux vidéo pour expliquer tel parcours criminel ou telle radicalisation ? Cela peut se vérifier et se modéliser, mais force est de constater que les parlementaires ont délaissé ces médias pour s’intéresser à d’autres. Demain peut-être que la pornographie en VR viendra expliquer les comportements déviants du monde réel ? Ou bien peut-être que, demain, la popularisation des live sur Twitch sera appréhendée comme à risque et comme constituant un ressort potentiel de radicalisation d’un individu ? Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, les réseaux sociaux sont le bouc émissaire de notre société, supposément, anomique. Et les sociétés qui nous ont précédé n’ont jamais manqué d’inventivité pour se trouver des boucs émissaires, non pas tant pour expier de quelconques fautes, que pour “rationaliser” (ou post-rationaliser) à outrance un environnement complexe.

Vivre et laisser mourir ?

Cette recontextualisation par le biais de l’institutionnalisation de phénomènes de société antérieurs par les acteurs politiques ne constitue toutefois pas un appel à l’immobilisme, ni encore moins au mutisme. Cette démarche doit nous permettre d’apprendre du passé, des errements et erreurs des acteurs politiques passés, pour éviter que la régulation à la hâte ne crée des problèmes encore pires.

Dans un article pour l’Observatoire stratégique de l’information, paru en août dernier, nous soulevions les risques d’une régulation tous azimuts des réseaux sociaux, en rappelant l’exemple des “externalités négatives” du Volstead Act. Sans le mouvement pour la tempérance et sans Carrie Nation, la mafia américaine (et internationale par ricochet) n’aurait très certainement pas connu une telle dynamique et une telle structuration dans les années 1920, sous l’impulsion d’acteurs comme Arnold Rothstein ou Lucky Luciano, dont la fortune colossale doit énormément aux speakeasy. Or, gardons-nous de créer des speakeasy numériques ou, devrions-nous dire, d’accélérer cette tendance de going out des “majors” et de going dark des profils sensibles. Gardons-nous de ne pointer que Twitter et Facebook, quand Gab ou Parler.com se renforcent du contingent de “bannis” des réseaux sociaux mainstream. Gardons-nous également du discours ces âmes pures, qui, pour reprendre le mot de Péguy, ont les mains propres, car elles n’ont pas de mains. Gardons-nous des discours sur la société de surveillance supposément à venir, sur le retour de “big brother” et 1984, dès lors que nous parlons de collecte de données en ligne.

Abdoullakh. A était sur Twitter. Les traces numériques qu’il a laissées sont signifiantes. Elles n’auraient très certainement pas permis de prédire, laissons cela aux precogs de Minority Report, son passage à l’acte, mais, a minima, elles auraient dû appeler une surveillance plus rapprochée de l’individu. Nous nous gardons bien du “yakafokon”, dont ce pays finira, au demeurant, par mourir, par faute de la fatuité jamais étanchée de nos “intellectuels” de plateau. Nous soulignons cependant que le drame du vendredi 16 octobre n’appelle pas une réponse idéologique et pragmatique. Il n’appelle pas à des débats, plus ou moins oiseux, vains et éculés, sur les réseaux sociaux, comme hier la pornographie, les jeux vidéo ou l’alcool, mais des réponses pragmatiques.

Avant de vouloir renverser le tableau, recoder les réseaux sociaux et repenser les algorithmes, un renforcement, s-i-g-n-i-f-i-c-a-t-if de Pharos, serait à n’en pas douter bienvenu, ainsi que des moyens pour recevoir, traiter et enquêter sur ces données massives (à titre d’exemple la lycéenne Mila, selon son avocat, a reçu plus de 30 000 menaces de mort en ligne). La mise en place de dispositifs de veille numérique renforcés, notamment à l’échelon territorial de concert avec la police et la gendarmerie, devrait également être renforcé. Un croisement entre les bases de données du “terrain” et celles issues de l’exploitation des espaces socio-numériques, sans être bien entendu la réponse miracle, aurait très certainement permis de mieux cerner et mieux caractériser la cabale qui se nouait à Conflans. Quant aux réseaux sociaux, il s’agit moins d’accentuer le phénomène de fermeture de leurs données accessibles, en partie de la résultante de logiques financières et judiciaires, que l’on pense pour ce dernier point à la mise en accusation permanente de Facebook en Amérique à la suite de la victoire de Trump en 2016, que de les forcer à s’ouvrir. Une “diplomatie de la canonnière” serait souhaitable à l’égard des réseaux sociaux, pour permettre un meilleur contrôle des données qui y circulent. Tandis qu’un investissement conséquent devrait être consenti par un État comme la France, pour se doter d’équipes à même d’exploiter de tels flux de données.

Alors certes, cela ne sera pas populaire. Cela va à l’encontre du RGPD. Cela va à l’encontre d’un discours sur la sacralisation de la vie privée en ligne. Mais, il paraît pour le moins inconséquent, de pointer du doigt les failles du discours gouvernemental en matière de réseaux sociaux, et de l’autre de ne rien proposer, et d’éviter la question, et peut-être, l’écueil du “que faire”. Mais comme le dit le proverbe anglais “you can’t have your cake and eat it”.


[1] Olivier Mauco, « L’institutionnalisation de la violence des jeux vidéo à l’Assemblée nationale », Quaderni [En ligne], 75 | Printemps 2011, mis en ligne le 05 avril 2013, consulté le 22 octobre 2020. URL : http://journals.openedition.org/quaderni/398 ; DOI : https://doi.org/10.4000/quaderni.398

Total
0
Shares
Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Article précédent

#HunterBiden, ou comment Twitter s’est ingéré dans la campagne américaine

Article suivant
clavier et marteau de justice

Face à la haine en ligne, faut-il réguler davantage l’espace public numérique ?

Dans la même catégorie
Jean-Christophe Gatuingt
En savoir plus

« Le marché de la veille d’opinion en ligne et du social listening a gagné en maturité », Jean-Christophe Gatuingt (Visibrain)

Nouvelle API Twitter, changement des règles de modération du réseau social à l’oiseau bleu, essor fulgurant de Tik Tok, innovations technologiques et social listening… Pour l’Observatoire Stratégique de l’Information, Jean-Christophe Gatuingt, co-fondateur de la plateforme de veille Visibrain, décrypte les bouleversements en cours dans le paysage des réseaux sociaux et leurs répercussions pour les veilleurs et les analystes de l’opinion en ligne.
societe de transparence, societe du secret
En savoir plus

Société de transparence, société du secret

Nos sociétés de l'information exaltent volontiers la transparence. En politique, elle doit favoriser la gouvernance : plus d'ententes clandestines, de manoeuvres antidémocratiques obscures, d'intérêts occultes, de crimes enfouis. En économie, on voit en elle une garantie contre les défauts cachés, les erreurs et les tricheries, donc un facteur de sécurité et de progrès. Et, moralement, la transparence semble garantir la confiance entre ceux qui n'ont rien à se reprocher. Dans ces conditions, il est difficile de plaider pour le secret. Ou au moins pour sa persistance, voire sa croissance. Et pourtant...