Les experts aux origines de la crise de confiance

De Didier Raoult au professeur Perronne en passant par le cortège de personnalités qui ont défilé en novembre devant les caméras des documentaristes d’Hold-Up, ce sont des élites qui ont conduit dans leurs errements de larges pans de l’opinion. Si l’année qui s’ouvre est d’ores et déjà celle de la défiance, encore faut-il questionner la responsabilité des clercs.
Médecin en blouse blanche

Étude réalisée dans le cadre du dossier n°4 mis en ligne par l’IRIS : Le Virus du Faux.

Une crise charrie nécessairement avec elle l’arrivée d’un nouveau personnel, politique, économique ou encore scientifique, sur le devant de la scène. Le propre de la crise sanitaire aura été d’avoir fait passer des personnalités, jusque-là inconnues, du stade d’expert, à celui symbiotique de personnalités publiques et politiques, au risque d’entraîner avec elles de larges pans de l’opinion. Il n’est, pour s’en convaincre, qu’à regarder les trajectoires de personnalités issues du monde scientifique pour constater que les pôles autour desquels des phénomènes de polarisation se sont structurés, étaient inconnus il y a seulement quelques mois encore. Pour concourir à ces sorties du néant à la chaîne, avant même les réseaux sociaux, ce sont les médias traditionnels qui ont fait leur office.

Création médiatique en continu


Nicolas Hervé, chercheur à l’INA, a étudié la couverture médiatique du coronavirus par les médias francophones sur le premier semestre 2020. Il note que “les chaînes d’information en continu ont toutes un profil similaire sur cette période”, ce qui explique qu’à partir de mi-mars et jusqu’à début mai, la question du coronavirus occupe près de 80% du temps d’antenne sur ces espaces.

Graphiques issus de l’étude réalisée par Nicolas Hervé
Graphiques issus de l’étude réalisée par Nicolas Hervé

Si ces médias ont recyclé pour commenter la crise certains experts, ils ont surtout ouvert leurs antennes aux praticiens et chercheurs spécialisés en épidémiologie. Ointes de l’onction médiatique, ces personnalités ont, en l’espace de quelques semaines, proposé des discours appelés à poser les linéaments des soubassements “idéologiques” des camps “rassuristes” et “alarmistes”. En d’autres termes, pas de Didier Raoult sans chaînes d’information en continu, sans matinales et sans JT. Avant que ce dernier ne devienne la “superstar” (Début juin, dans une vidéo mise en ligne sur YouTube, et dans laquelle il dénonçait une supposée “haine des vraies élites”, dont il serait victime, Didier Raoult expliquait être “une star des maladies infectieuses”. Un peu plus loin, il dénonçait un pays enclin, de manière épisodique, à “couper les têtes de son élite”.) des réseaux sociaux et la coqueluche des tenants de discours alternatifs, il y eut cette épiphanie médiatique faisant passer un chercheur, jusque-là inconnu du grand public, au rang d’oracle. Pour que les clercs puissent trahir et égarer, encore faut-il qu’ils soient visibles.

“Vous êtes tous des médecins de néant”

Personne ne connaissait Didier Raoult, outre ses pairs, confrères et les personnalités de la région PACA. Il n’est qu’à consulter les statistiques Wikipédia de la page francophone du professeur marseillais pour s’en convaincre.

Fréquentation de la page Wikipédia francophone de Didier Raoult

Sur l’ensemble des visites réalisées, seules 3,2% ont eu lieu avant le 1er janvier 2020. “La spécificité du discours d’autorité (cours professoral, sermon, etc.)”, faisait observer Bourdieu (Ce que parler veut dire : L’économie des échanges linguistiques (Essais). 1982, Fayard), “réside dans le fait qu’il ne suffit pas qu’il soit compris (il peut même en certains cas ne pas l’être sans perdre son pouvoir), et qu’il n’exerce son effet qu’à condition d’être reconnu comme tel”, et le sociologue d’ajouter plus loin que la reconnaissance, en plus de ne pas être nécessairement accompagnée de la compréhension, n’est accordée que sous certaines conditions, celles qui définissent l’usage légitime. Pour bénéficier de la reconnaissance se pose la question de la légitimité de la personne à prononcer un discours, et ce dernier doit être émis par “le détenteur du skeptron, connu et reconnu comme habilité et habile à produire cette classe particulière de discours, prêtre, professeur, poète, etc”. La liturgie concourt à l’autorité. Cependant, “l’autorité advient au langage du dehors, comme le rappelle concrètement le skeptron que l’on tend, chez Homère, à l’orateur qui va prendre la parole”. Dans notre cas, les médias ont donné le skeptron à Didier Raoult. Une fois la machine lancée, les réseaux sociaux ont fait le reste.

Comme une étincelle dans un dépôt de munitions

Sur Facebook, où le phénomène Didier Raoult s’est, en partie, développé, les chiffres sont tout aussi éloquents. 506.748 membres sur le groupe Facebook “Didier Raoult Vs Coronavirus” et 309.957 membres dans le groupe “Soutien au professeur Didier Raoult”. Plus de 21 millions d’engagements cumulés sur les publications du premier groupe et 9 millions pour le second (données issues de CrowdTangle, un service de Facebook qui permet d’analyser les données sur des pages et groupes publics. Les exports ont été réalisés le samedi 2 janvier 2021. CrowdTangle Team (2020). CrowdTangle. Facebook, Menlo Park, California, United States).

Interactions sur le groupe Didier Raoult versus les principaux médias

Les posts du groupe “Didier Raoult Vs Coronavirus” ont, en 2020, et alors que le groupe n’est actif que depuis le 22 mars, donné lieu à des engagements supérieurs à ceux de la page du Monde et légèrement inférieurs à ceux suscités par le Figaro toujours sur Facebook (publications ne traitant pas du Covid-19 comprises).

Analyse du phénomène Raoult sur les réseaux sociaux

Par ailleurs, en agrégeant les données sociales et médiatiques permettant de mesurer le phénomène Raoult, il ressort que la pièce s’est nouée en un seul et unique acte, le premier. Il y a quelque chose de saisissant, si ce n’est d’inquiétant, qu’un tel phénomène d’ordre médiatique et d’opinion puisse se construire avec une telle puissance et une telle rapidité.

“Il n’y a rien de nouveau sous le soleil”

Si les phénomènes de “grande peur”, pour reprendre le titre d’un ouvrage de l’historien Georges Lefebvre[1], constituent des facteurs propices à l’irrationnel, capables de permettre aux foules de se vouer corps et âmes à des meneurs en tout genre, de tels mécanismes restent saisissants. Saisissants, mais guère nouveaux. De même que cette “trahison des clercs” n’a rien de très original. Si Didier Raoult, et son cortège de suiveurs, ont conduit des franges de l’opinion sur des eaux troubles, rappelons que la défiance à l’égard des vaccins vient, non pas du vulgum pecus, mais bel et bien de clercs et de pairs[2]. De quoi, avant de pointer du doigt les réseaux sociaux, se questionner sur la responsabilité des clercs et le rôle des médias qui demeurent les seuls dotés d’un pouvoir de transfiguration, moins religieux qu’alchmique.

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  1. Dans le monde de la recherche scientifique, l’impact d’un scientifique est mesuré en fonction du nombre de citations de ses travaux dans l’ensemble des bibliographies des articles scientifiques. Didier Raoult a ainsi été cité 72 270 fois depuis 2016 (cf https://scholar.google.fr/citations?hl=fr&user=n8EF_6kAAAAJ) ce qui est considérable si on le compare aux autres “experts” des plateaux télé. Didier Raoult est même classé au 1er rang mondial avec le mot clé viruses (cf https://scholar.google.fr/citations?view_op=search_authors&hl=fr&mauthors=label:viruses). Et sa notoriété scientifique ne date pas d’hier.

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