Affaire Benalla : une controverse sous influence ?

Dès lors, et alors que nous sommes, semble-t-il, dans la phase de ressac de l’affaire Benalla, et alors que tendent à émerger des discours de post-rationalisation de la crise, il nous paraît intéressant de mener une étude présentant la configuration et la structuration de la discussion relative à cette affaire. L’idée n’est bien évidemment pas d’aborder celle-ci en elle-même, d’autres bien plus à la page que nous s’y activent de manière quotidienne depuis le 18 juillet, ni encore moins d’analyser son phénomène de médiatisation mais plutôt de l’appréhender à l’aune de la médiation introduite par les spécificités de Twitter.
affaire benalla : une controverse sous influence ?

L’affaire Benalla, par-delà ses conséquences d’ordre politique et médiatique, s’est caractérisée par une nette réactualisation des lignes de fracture de la vie politique française. Les forces de l’opposition à La République En Marche (LREM) ont appréhendé cette affaire comme une aubaine à la croisée de la lutte politique et de la contre-influence. Révélée par Le Monde, et alimentée pendant plusieurs jours par une couverture médiatique particulièrement importante, notamment suite à la série d’auditions devant les commissions d’enquêtes parlementaires, l’affaire a constitué un véritable point de fixation pour l’opinion publique. En témoignent notamment les records d’audiences réalisés par LCP ce qui est tout même loin d’être anodin.

En 2018 cela ne revêt qu’une forme d’originalité très relative que de signaler que ce nouvel acte de conflictualité informationnelle et digitale s’est déroulé, en grande partie, dans cette lice de nos sociétés numériques qu’est Twitter.

Twitter, contrairement à Facebook, est l’espace priviligié de la bataille de l’attention et du conflit pour imposer un framing à une affaire et un cadrage d’ordre tout à la fois politique et idéologique. S’il fallait de manière succincte, et nécessairement caricaturale, détailler les caractéristiques qui consacrent Twitter dans ce rôle, l’approche par la négative nous semble la plus à même de les mettre au jour :

  1. Twitter est un espace public, où seuls les comptes privés échappe partiellement à cet état de fait.
  2. Twitter est une plateforme de l’extimité synthétique, là où Facebook est une plateforme de l’intimité narrative. Sur Twitter, les militants s’affichent comme tels, brandent leurs comptes avec des hashtags à l’image du #FBPE pour les pro-Union européenne ou utilisent des symboles marquant une appartenance politique comme le phi (φ) porté par les militants de La France Insoumise. En d’autres termes, pour un analyste il est aisé d’utiliser Twitter pour cartographier des réseaux et appréhender les stratégies discursives mises en place par un compte et/ou une organisation.
  3. Si Twitter est un lieu éminemment conflictuel c’est également grâce à la possibilité offerte par la plateforme de compter les points. Cela peut se faire de manière purement qualitative en scrollant la discussion relative à un topic et en repérant les top tweets ou bien de manière plus détaillée en récupérant de la data via l’API. Là où celle de Facebook s’est progressivement fermée, Twitter, bien qu’enclin, suite aux différentes polémiques sur les fake news, à restreindre son interface de programmation, met à disposition des analystes des ressources particulièrement denses. En somme, avec Twitter on peut compter les balles de 7.62 tirées par les différentes forces en présence, là où sur Facebook il est difficile de déterminer si la cible est atteinte. Et si oui, quel en a été l’impact direct.
  4. Dans la lignée de ce constat, nous pourrions ajouter, là encore de manière quelque peu caricaturale, que Facebook est le lieu de l’influence purement communautaire (où seul l’achat d’espace permet de 1) augmenter son reach 2) sortir de sa base de likers organiques 3) toucher des communautés exogènes; là où sur Twitter, un tweet peut donner lieu à une fusion communautaire, à des configurations étonnantes où un influenceur de droite peut être repris par des militants d’extrême gauche parce que son contenu, publié à un moment spécifique, entre en résonance avec une opération impulsée par ces derniers. Twitter est le plateforme du kairos et de la fulgurance, là où Facebook apparaît davantage comme celle du temps long et des communautés captives progressivement acculturer à une ligne éditoriale déployée par une page donnée.

Dès lors, et alors que nous sommes, semble-t-il, dans la phase de ressac de l’affaire Benalla, et alors que tendent à émerger des discours de post-rationalisation de la crise, il nous paraît intéressant de mener une étude présentant la configuration et la structuration de la discussion relative à cette affaire. L’idée n’est bien évidemment pas d’aborder celle-ci en elle-même, d’autres bien plus à la page que nous s’y activent de manière quotidienne depuis le 18 juillet, ni encore moins d’analyser son phénomène de médiatisation mais plutôt de l’appréhender à l’aune de la médiation introduite par les spécificités de Twitter.

Cette étude souhaite également s’intéresser à un point spécifique, qui anime nos travaux depuis maintenant plusieurs années, et qui visent à questionner, non pas tant la prétendue ingérence russe dans une conversation spécifique, que le discours associé à cette prétendue ingérence.

Comme nous le précisons à chaque fois, nous employons le terme de « prétendu » de la manière la plus neutre possible. Cela ne revient pas à émettre un jugement de valeur revêtant une tonalité ironique quant aux discours voyant l’action du Kremlin derrière chaque fait saillant de nos démocraties occidentales, mais au contraire, cela permet de partir à chaque article d’une tabula rasa.

Nous ne partons pas du principe que les Russes et/ou les « russophiles », catégorie apparue au début du mois d’août 2018 et qui, après avoir suscité un certain buzz médiatique, a suscité un non moins important émoi au sein de la communauté des chercheurs, experts et autres analystes s’intéressant à la question de l’influence digitale, ont exercé une influence sur une conversation donnée. Au contraire, nous procédons de manière méthodique à une autopsie conversationnelle, et nous essayons de respecter au maximum une logique analytique transparente et processée. Ce terme médical, bien que quelque peu morbide, nous semble malgré tout particulièrement éclairant pour qualifier notre démarche de dissection de la conversation.

Nous partons sans a priori et essayons, autant que faire se peut, de mettre au jour un maximum d’insights de notre corpus d’étude.

La logique qui anime ce travail est anti-binaire, et aux assertions franches et percutantes, nous préférons toujours les nuances de gris, les zones d’ombres et l’équivocité persistante. Cela rend l’étude moins communicable, moins à même de faire le buzz, mais cela a le mérite, selon nous, de proposer un matériau non pas clôt sur lui-même, mais au contraire propice à susciter débat, réflexion et nouvelles études.

Lire la suite sur Medium.

Photo issue du site du Dauphiné.

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